INTERVIEW: Jean-Louis Aubert

Plâtre & Ciment avait été un peu bâclé, Bleu Blanc Vert était inégal, penses-tu avoir trouvé le juste équilibre avec H ou tout du moins l'équilibre du moment ?

- Plâtre Et Ciment n'était pas véritablement bâclé, en ce sens que nous avions passé énormément de temps dessus et que nous avions carrément fait exploser son budget. Voilà encore un album qui a été fait comme si nous étions des américains, c'est surtout le reproche que je lui ferais. Si c'était bâclé, c'était dans la mesure où je sortais d'un groupe qui, malgré tout, me protégeait. J'avais donc envie de retrouver une protection et je n'avais pas le courage, ni même l'idée, de me mettre réellement face à moi-même.

En fait, j'avais pris un jeune producteur, David Tickle, qui travaille d'ailleurs fort bien et avec qui je suis resté copain. Il avait beaucoup bossé avec Prince, c'était Bob Ezrin qui me l'avait présenté, mais cela a été fait comme un truc américain. C'était très lourd, très long, pénible pour un disque assez court en somme. Moi, j'ai toujours trouvé le son trop épais, mais néanmoins bien réussi, parce qu'effectivement, une chanson comme "Les Plages", je n'aurais jamais pu la faire moi-même telle qu'elle l'est sur le disque, ni lui donner autant de relief. Bleu, Blanc, Vert quant à lui, était assez multicolore. Je ne le voulais pas réellement comme ça, mais je me suis aperçu, en produisant moi-même, en étant avec Le Baron, en me sentant bien pour la première fois, que je n'avais pas trop peur de moi, pas trop peur de prendre la responsabilité de la production. Il a donc cette qualité-là et ce défaut-là.

Tous correspondent très bien à leur période respective et à moi-même. C'est pareil pour les albums de Téléphone, je les ressens avec les mêmes erreurs, sauf qu'elles étaient un peu plus partagées entre les membres du groupe.

As-tu l'impression que H soit le premier album qui forme réellement un tout, avec une réelle continuité d'un bout à l'autre et pas simplement avec des moments forts et d'autres moins importants ?

- Je trouve que le bouquet de Bleu, Blanc, Vert forme aussi un tout !

 "On Peut S'Aimer", ton duo avec Guesh Patti, sur cet album, c'était pourtant une erreur, quelque part, non ?

- Tu n'es pas le seul à me reprocher cela et j'ai eu beaucoup d'échos vis-à-vis de cette chanson. Certains l'apprécient quand même, même s'il se trouve qu'ils sont peu nombreux et qu'en général ce ne sont pas ceux qui ont les meilleurs goûts (rires). Personnellement, je trouve que l'album n'aurait pas été complet sans cette chanson. Cela n'aurait pas été aussi sincère et cela m'aurait mis à une hauteur qui n'était pas tout à fait celle de ma réalité. Je veux dire par là que si dans H , il n'y a pas "On Peut S'Aimer", c'est peut-être parce que j'ai réussi à décoller un peu plus du sol. À l'époque de Bleu, Blanc, Vert , il y avait cette chose en filigrane dans mon quotidien, cette vulgarité, et j'ai donc décidé que cela pouvait être bien si je laissais une place pour ceci dans l'album. C'était comme une joke par rapport au reste du disque qui lui était beaucoup plus sérieux. Je n'étais pas que ce qui était représenté dans le reste de l'album et par conséquent je ne regrette rien, même si j'ai eu beaucoup de gens contre moi.

Te sens-tu mieux aujourd'hui que tu es moins surexposé que pendant l'aventure Téléphone ?

- Je me sens mieux, certes, mais je ne pense pas que cela vienne de là. Au contraire, je pense être plus exposé à présent que pendant Téléphone. Mon nom est moins connu, je travaille plus, je fuis moins, mais ce qui fait que je me sente mieux, ce n'est pas cela, c'est beaucoup plus intérieur ! Je suis plus actif, davantage de personnes viennent me proposer de participer à des choses, je donne maintenant les interviews tout seul et, en fait, j'ai l'impression de beaucoup plus travailler, de beaucoup plus parler vers l'extérieur. La preuve, c'est que cela s'appelle Aubert et qu'avant cela s'appelait Téléphone (rires) ! Ceci ne m'empêche pas de croire que je me sens mieux, quand même, bien que certaines périodes de Téléphone étaient aussi très bien, les débuts du groupe par exemple… En ce moment, si j'aime bien ce qu'il y a dans H , je ne peux pas dire pour autant que tout me sourit. C'est moi qui sourit plus aux choses, surtout à celles qui me font la gueule (rires) ! Quand j'ai fait Plâtre & Ciment , c'était plus difficile…

Parce qu'il fallait enchaîner rapidement après Téléphone ?

- C'est moi qui voulait cela, mais c'était… Je ne sais pas, on connaît tous ce phénomène : il y a un moment où, quand les choses sont rassemblées à l'intérieur, il y a une certaine inertie que tu communiques aux autres. C'est presque atomique comme relation. C'est cela la relation avec l'extérieur : quand tu es bien rassemblé à l'intérieur, la force s'exerce mieux sur l'extérieur. Je vois les choses un peu dans cet état d'esprit, c'est ce que je disais déjà à l'époque de "La Bombe Humaine", cette histoire d'électrons… Plus cela se rassemble et plus, tout d'un coup, cela rayonne vers l'extérieur. Plâtre & Ciment portait bien son nom, il y avait quelque chose en force. Maintenant, c'est plus subtil, j'arrive à être plus fort dans l'acceptation de la fragilité. À l'époque, je me protégeais, je n'aimais pas qu'on me parle du passé parce qu'il était trop proche et, en même temps, cela me faisait rentrer dans la vie en force, dans le disque aussi. Maintenant, j'arrive mieux à analyser, je suis plus léger, j'espère aller vers encore plus de légèreté et de fragilité, je trouve que là est la grande force.

Jusqu'à la cassure ?

- Oui, jusqu'au recommencement.

Pour en revenir à Bleu, Blanc, Vert , ne regrettes-tu pas que tout le monde se soit focalisé sur l'aspect écolo de l'album, aspect qui, pourtant, ne représentait qu'une facette de l'oeuvre ?

- C'est entièrement de ma faute, c'est un peu ma technique de suggérer la première question : pourquoi H ? ; pourquoi Bleu, Blanc, Vert (rires) ? Quand tu regardes un album ou quand tu regardes une personne, tu as immédiatement un premier contact, un premier "message", une première image et par conséquent, j'essaie que cette première image soit nette et qu'elle engendre la première question. Après, quand on rentre dans le détail, évidemment, on voit que ce n'est pas ça mais, de mon côté, cela me permettait de dire que la révolution française d'il y a 200 ans m'intéressait beaucoup moins que celle qui devrait se passer maintenant, même si j'avais du mal à complètement la définir. Et aussi de dire que l'écologie commençait par l'écologie personnelle… D'ailleurs, personne chez les verts ne m'a sauté dessus, ce qui prouve que si les gens, d'un côté, voyaient l'écologie ; les écologistes, eux, n'avaient pas l'air de tellement la remarquer chez moi. Ils n'avaient pas l'air de sentir en moi un militant invétéré. En plus, comme je suis un peu un entonnoir, je ne m'étais pas trompé parce que le mouvement est arrivé juste après l'album, il y a eu cet espèce de raz de marée politique…

Pour moi qui ne vote pas, c'était un genre de bulletin de vote. Je me doutais bien que les gens commenceraient à réfléchir à cela. Enfin, comment puis-je parler d'écologie sans m'investir moi-même dans le processus… Je ne suis pas du tout un homme politique et si j'en fais une politique, elle est quotidienne. Malheureusement, je suis encore un petit urbain, je n'ai pas arrêté de le répéter mais j'aimais bien cet antagonisme : un rat des villes qui manie les idées et qui, justement, lance cette idée-là. En réalité, je la lance parce que je la reçois.

Pour Bleu, Blanc, Vert toujours, tu as déclaré que tu étais content que l'album soit double, car cela te permettait de proposer des choses acoustiques. À posteriori, ne crois-tu pas que ce sont ces morceaux acoustiques qui sont les plus aboutis du disque ?

- Oui, mais s'il n'avait pas été double, je n'aurais jamais osé les mettre et il aurait été encore moins abouti (rires). Il a été double surtout parce que la liberté que m'a donné le fait de produire moi-même a créé une sorte de dysenterie créative, c'est le défaut de sa qualité. Il y avait trop de chansons, certaines peut-être trop longues, mais en même temps, c'est ce qui était bien. Par exemple, je n'avais jamais pu placer "Ils Cassent Le Monde" avant, il fallait vraiment que ce soit dans un album aussi long.

D'un autre côté, Bleu, Blanc, Vert a été long une fois terminé, je ne le savais pas avant, ce n'était pas prémédité. Certainement que si j'avais encore eu le producteur de Plâtre & Ciment , celui-ci aurait taillé dedans, mais probablement pas au bon endroit. Je l'ai revu pour H , il m'a dit : "Là, tu devrais couper", etc. Mais cela, je le savais déjà, il suffisait que je me mette dans sa peau et que je regarde au travers de ses yeux. Je pourrais me faire les mêmes réflexions mais en fait je n'ai pas envie de me mettre dans cette peau-là. Cela me dérange de moins en moins d'avoir des défauts, je ne cherche pas la perfection, je cherche à être le plus proche de mon imperfection, ce serait cela ma perfection. Ce n'est pas du tout entrer en compétition avec quiconque. La perfection, c'est Manset, c'est Leonard Cohen…

Chacun sa propre perfection, non ?

- Voilà, c'est cela. La perfection d'un individu ne rentre pas en compétition avec les autres perfections, elle est unique. J'aimerais bien trouver des producteurs avec qui partager mes disques. En fait, pour l'instant, comme je ne vois pas qui pourrait bien tenir ce rôle, je prends des amis, ce sont eux qui produisent. Tous les musiciens présents sur un de mes disques en partagent le processus de création. Il me faudrait quelqu'un qui respecte les ambiances, peut-être Daniel Lanois que je connais un peu, mais il est toujours pris avec de grosses pointures. Maintenant, je suis très attaché à l'ambiance de mes chansons, je cherche à capturer des choses vivantes et je suis un boucher par la même occasion puisque je les tue (rires) ! J'essaie qu'elles aient encore un peu de vie, que ce ne soit pas réellement un travail au propre. Que ce soit avec Téléphone ou pour Plâtre & Ciment , j'ai souvent ressenti les disques comme une mise au propre de quelque chose qui avait été vivant avant.

Une expression figée ?

- Oui et puis le fait de dire : "voilà, maintenant tout est prêt, on peut aller en studio", etc. Maintenant, quand j'arrive en studio, cela peut être complètement prêt, je suis déjà en mesure de recommencer. Si tout est prêt, cela ne me satisfait pas, parce que je veux que cela soit en devenir. J'essaie que tout soit ainsi, mais je n'y arrive pas tout le temps. Ces paroles que je te dis en ce moment ne sont pas préparées à l'avance, je voudrais pouvoir toujours livrer les choses vivantes plutôt que des choses mortes. À l'époque de Plâtre & Ciment ou avant, avec Téléphone, il m'arrivait d'avoir des réponses toutes faites à certaines questions, toutes faites elles aussi. Cela me permettait d'être bref mais en même temps j'étais aussi quelques fois à côté de la plaque. Maintenant, je laisse venir ce que je sens des gens et tout se passe beaucoup plus naturellement. Je pense qu'il y a beaucoup trop de choses mortes qui voient le jour : des disques, des livres, des images, et qui ne sont que coquilles vides.

À l'image de notre monde ?

- Non, le monde est vivant. Peut-être que l'image que l'on perçoit du monde, elle, n'est pas très vivante.

Il n'y a plus guère de communication entre les hommes…

- Mais le fait de dire cela, c'est déjà une tentative d'établir le contact (rires). C'est déjà mettre le doigt dans la blessure. Je crois que l'homme est en évolution, cela est très rare qu'on le reconnaisse. Même maintenant, avec ce que disent les politiciens et avec les images qu'on nous envoie, on dirait que nous sommes aboutis, que nous sommes maîtres de notre vie, que si je suis laid ou beau, intelligent ou con, c'est un peu de ma faute. Je vois les choses comme cela. Je pense qu'il y a une flamme qui grandit malgré tout. Je suis un grand utopiste, c'est vrai, mais comment se diriger sans utopie ? Comment savoir quelle direction nous devons prendre si nous n'avons plus de rêve à accomplir ?

Ceci dit, je crois que l'homme n'est pas abouti, c'est encore une sorte de bête fauve. Nous sommes simiesques, il existe très peu de personnalités véritablement rassemblées dont le noyau soit réellement très dense et très petit. Ces gens-là rayonnent beaucoup, ils ne s'occupent pas de ce que les autres pensent d'eux. Pour en revenir à une échelle plus vaste, je crois que le futur nous réserve des moments meilleurs, mais que nous devrons passer par de grosses épreuves. De toute manière, si le monde va de pire en pire, c'est que quelque part il tente de nous alerter et une alerte est toujours positive !

Ne crois-tu pas que c'est une façon de te rassurer, que vivre avec cette idée d'un futur meilleur te permet de rendre le présent un peu plus radieux ?

- Non, je dis que cela va aller mieux, parce que cela va mieux (rires). Je ne sais pas, nous nous dirigeons peut-être vers une nouvelle guerre, peut-être vais-je mourir (rires). Le futur du monde commence ici, avec cette interview, autour de ce magnéto. Et c'est tout le temps comme ça. Si tu dis que le monde va aller mieux, c'est une manière de dire que déjà, en ce moment, cela va mieux. Ce n'est pas simplement égoïste.

Je suis allé en Yougoslavie, par exemple et la grande violence, celle dont on parle tant, je l'ai surtout vue au travers de la télévision. Au contraire, j'ai vu de l'amour chez les gens, de l'amour chez les militaires présents là-bas même, et c'est aussi cela la Yougoslavie. En dehors des images que nous bouffons tous aux infos, il y a aussi cela. N'oublions pas que les infos font toujours une demi-heure, quoiqu'il arrive ! Le fait que je pense que c'est réellement cela qui existe en Yougoslavie est positif. Les journalistes des télés qui arrivent là-bas ont une idée toute faite de ce qu'ils vont voir. C'est comme ces artistes qui disent : "emmenez-moi sur la décharge, emmenez-moi voir la souffrance", alors que la souffrance n'est pas toujours là où on le croit. Dans ces gens qui ne sont que des voyeurs, il y a aussi une grande souffrance, c'est pour cela qu'ils sont attirés ainsi. "Emmenez-moi voir ces mômes qui vivent sur la décharge !". Et bien d'abord, ils y sont allés en groupe de trente, mais que veulent-ils rencontrer en groupe de trente dans un car blindé ? Et puis, les mômes, effectivement, quelle déception, ils ne dormaient pas sur la décharge !

Moi-même si j'avais un camp de casques bleus et que j'étais un petit bosniaque, est-ce que je ne serais pas aussi toute la journée sur la décharge ? Gamin, j'y passais déjà ma vie alors que pourtant j'étais issu d'un milieu bourgeois. Dans les décharges, il y a des tas de trésors, surtout dans un pays où il n'y a rien exceptée la famine. Évidemment que j'irais sur la décharge des militaires ! Et Dick Rivers, et Eddie Mitchell, n'allaient-ils pas dans la décharge des G.I.s pour leur piquer leur rockabilly ? Attention, la misère n'est pas là, elle est présente quand la télévision vient faire une émission pour les réfugiés et les parque en leur donnant des chocolats et en n'en regardant aucun dans les yeux ; ça, c'est misérable… Ça aussi, c'est concentrationnaire, point final ! Il y a l'humanitaire, il y a les grandes idées, il y a les armées et tout ce qui va avec, mais il y a aussi l'humain. Si tu ne fais pas le geste dans le présent, quel droit as-tu de dire quel geste il faudrait faire et quelle action tel pays ou telle communauté devrait entamer ? La télévision ne nous montre que des militaires qui ont envie d'en découdre, alors que moi j'ai vu des militaires qui effectivement seraient prêts à en découdre, mais tous ceux que j'ai vu font avant tout des gestes vers les gens. Je n'ai certainement pas un grand amour pour les militaires mais c'est ce que j'ai vu, pourquoi alors ne le montre-t-on pas aussi ?

Nous sommes là pour témoigner, sensibiliser, qu'est-ce que cela veut dire ? Tu entends ces mots-là 50 fois par jour et quand tu réclames des explications, tu te rends compte que personne n'est capable de te les donner. Comprendre… Personne ne peut comprendre, personne n'arrive à analyser… Arrêtons de comprendre, arrêtons d'essayer de se sensibiliser. Arriver déjà avec l'idée que l'on veut se sensibiliser, cela veut dire que l'on arrive insensible. Allons-y plutôt sans aucune idée mais allons-y vivants. Et sentons ! Voilà comment on peut aider les gens…

Moi, je ne vais pas aider les gens, j'y vais par pur égoïsme et ce sont les gens qui m'aident. Ces petits réfugiés m'aident, ce n'est pas moi qui les aide. Je trouve qu'il n'y a rien de pire que la charité. Quand tu tends la main à autrui, avec tout ton coeur et pas pour lui rendre service, au contraire c'est lui qui te renvoie la chose. S'il n'y avait plus de guerre, les humanitaires perdraient leur boulot et leur fonction, ce serait eux les sans domicile fixe. Il faut garder les individus, nous avons besoin de socialisme, nous avons besoin d'individualités, de flammes.

Sans pic, sans petit sommet humain, il n'y a rien, on ne va pas se prendre pour Marx et dire "je vais écraser les individus et je vais élever le tout", ce n'est pas comme cela que cela marche. Justement, on parle d'écologie et bien l'humanité est comme la surface de la Terre, elle a des creux et des bosses et il faut que le tout soit lié. Il faut que ceux qui sont dans le creux puissent avoir des montagnes à côté d'eux.

Tout ce que tu fais semble bifurquer vers un but unique : préserver et respecter l'essence même de Jean-Louis Aubert, mais Jean-Louis Aubert est-il certain de se connaître de fond en comble ?

- Bifurquer vers un but unique, c'est joli comme formule et tellement vrai dans ce cas précis. On a souvent l'impression que quand on se dirige vers quelque chose de bien précis, on y va toujours en ligne droite, hors ce n'est pas le cas. La ligne droite est très vite une ligne morte. En allant tout droit, tu te retrouves souvent à l'inverse de là où tu veux aller.

Quant au fait de connaître Jean-Louis Aubert à fond, non, je ne pense pas le connaître, mais que j'aimerais bien le rencontrer (rires). Plus sérieusement, c'est devenu mon seul et unique but, je suis quand même persuadé qu'on a une essence et si j'arrive à me détacher de l'image que j'ai de moi, je me rendrais service et je vous rendrais service aussi, bien que vous, vous aurez toujours une image de moi. Donc, ce n'est pas préserver, c'est couvrir, parce que le mal est déjà fait. Malheureusement, il y a beaucoup de choses que je crois qui sont moi mais qui ne le sont pas tout à fait. Ce serait très très bien si je réussissais à livrer une image de moi compatible, mais je ne me connais pas encore bien, enfin pas celui qui n'est pas le Aubert de Téléphone et celui qui n'est pas le Aubert social et qui n'a pas ses grappins lancés sur le monde et sur les gens. Il existe aussi celui-là. Reste à savoir s'il a encore de la musique à l'intérieur de lui. Personnellement, j'ai quand même cette impression-là…

Le Jean-Louis Aubert que tu connais moins bien, c'est celui de "Solitude" ?

- Disons que ce morceau n'est pas une description de moi, mais davantage celle d'un chemin intérieur qui se perpétue. Ce n'est certainement pas l'ultime regard sur mon monde interne, il y a probablement encore quelque chose de plus profond. Au moins, il y a un grand écart entre l'enfance, l'adolescence et le monde adulte, et j'ai déjà ce signe de quelque chose qui dure et qui continue dans ma vie. C'est sûrement incomplet.

Le combat avec toi-même doit-il continuer encore et toujours ? Est-ce ce qui te procure l'énergie créatrice ?

- Oui, mais je ne parlerais pas vraiment de combat ou alors un combat amoureux et dans ce cas, c'est également un combat amoureux avec le monde. À propos de H , les gens me disent souvent que c'est un retour sur soi-même. Non, au contraire, je pense que c'est une meilleure ouverture sur le monde. C'est assez dur à exprimer parce que je n'ai pas moi-même les clefs, mais je pense que plus on s'accepte soi-même et plus on accepte le monde et vice-versa. Dans le morceau intitulé "La Question", je dis justement : "Intérieur, extérieur, question de valeur" et j'aime bien déplacer cette limite et me mettre dans une situation qui peut annuler ces frontières. On ne peut pas et on n'a pas le droit de se détacher de ce que l'on observe. Et si tu réfléchis à ça, tu te rends compte que cela remet en cause beaucoup de choses. Tu ne peux pas dire que tu es libre et décisionnaire, que le monde est à l'extérieur, que tu es une entité forte et que ce qui se passe autour de toi n'est pas en liaison avec ton existence. En fait, ce que tu dis, c'est ce que tu vois et ces visions que tu as, c'est déjà toi, quelque part. Il faut bien se rendre compte que le filtre, ce qui filtre les informations, c'est toi-même. Donc ce que tu reçois du monde, c'est aussi toi. Par conséquent, ce combat amical avec moi-même, c'est un combat avec l'image du monde, combat qui devient vite un rapport conflictuel ou amoureux avec le monde. Ou alors avec l'image que j'ai du monde, mais je n'ai pas d'autre perception du monde que l'image que j'en ai !

Dans la vie, tu sélectionnes tellement d'informations, dans tous ces visages que tu croises dans une ville. Tu en mets certains à part, tu les ranges par famille, par sexe. Il suffit de se déplacer à l'autre bout du monde, à Los Angeles ou à New York, par exemple, pour s'apercevoir que tu te retrouves être le même personnage dans le même labyrinthe. C'est souvent fonction de ton état d'esprit. Je ne sais pas, il y a des gens qui doivent voir du monde des choses que nous, nous ne voyons pas. En fait, j'aimerais bien arriver à tout percevoir, voilà ce qu'est la vie. C'est effectivement toute mon inspiration, mais cette inspiration n'est pas uniquement moi-même. En plus, comme je le disais tout à l'heure, je me comporte beaucoup comme un entonnoir, c'est-à-dire que mes yeux et mes oreilles traînent partout, un peu à l'image de la pièce où je travaille, chez moi ; un peu aussi à l'image de "Random", le morceau qui figure en face B de "Temps À Nouveau". "Random", c'est mon côté bordélique. Les couches d'idées se rangent en strates dans mon esprit et quand j'écris mes chansons, c'est un peu là-dedans que je vais puiser.

C'est bordélique donc et en même temps je fais un boulot de géologue. Ce qui sert régulièrement est au-dessus, ce qui sert moins souvent mais qui a été conservé est en-dessous. C'est un peu comme ça que les choses se rangent autour de moi aussi, c'est-à-dire que je ne les range pas réellement, je les dépose et ce qui me sert beaucoup est à proximité, ce qui me sert moins restant au fond du bordel (rires)… En fait, je reçois beaucoup des autres. C'est pourquoi avec H je ne pense pas m'être éloigné des gens. Au contraire! Avant de sortir l'album, quand j'ai dis qu'il allait s'appeler H , tout le monde m'a rétorqué : H comme Humain, H comme Humanité". C'était quelque chose d'assez extraordinaire, puisque l'idée n'était pas très précise au fond de moi, en plus, je ne savais pas d'où elle me venait, même si depuis j'ai remarqué les différents signes qui l'avaient amenée, alors que, par contre, les gens disaient "Oui, oui, oui, cela illustre tout à fait ce que je pense.". Je n'avais pas le temps de définir ce concept, qui en fait est difficilement définissable.

Le mot "Humanité" est réellement un compagnon pour nous tous. Quand on dit de quelque chose que c'est humain, cela excuse, parce que l'erreur est humaine. Faire preuve d'humanité, ça c'est dans le présent, c'est quelqu'un qui se comporte bien. Et puis, il y a l'homme, l'Humanité avec un énorme "H" qui serait un peu une utopie qui dure depuis des millénaires, la projection de tous les philosophes, etc. Ce mot va de notre propre France jusqu'au soleil, c'est ça qui est extraordinaire. Je ne me suis pas trop mouillé, en définitive (rires)…

Es-tu d'accord si je te dis que davantage qu'un artiste solo, ton approche semble définitivement individualiste ?

- Ça oui, j'ai un culte de l'individu très fort (rires). Mais je suis très sociable. Je suis aussi et depuis longtemps très communiste. Qui ne l'est pas ? Cela restera toujours un mystère d'opposer l'un à l'autre. Je ne vois pas ce qu'un individu qui n'est pas rassemblé à l'intérieur peut avoir à partager, donc je suis très individualiste ; et en même temps, je ne vois pas comment on peut organiser une société de loups. Quand j'étais môme, mon père me disait déjà que j'étais à 50 % extraverti et à 50 % introverti. J'ai donc cette espèce de respiration : inspiration, expiration ! Ce mouvement est assez lent encore, l'idéal ce serait qu'il soit très rapide, vibratoire presque. En fait, il y a plusieurs cycles et cela se ressent dans les disques. Il y a inspiration au moment où je me retire pour composer, expiration quand je fais un album, expiration encore quand je me livre aux médias, inspiration pour répéter la tournée et expiration quand je pars en tournée. Il y a cela donc et en même temps si ce mouvement pouvait s'accélérer pour devenir vibratoire, ce serait le top, parce que je réagirais à ce qui est tout de suite, sans idée préconçue et je le renverrais aussi sec. Cela a toujours rapport à la vie, parce que livrer ce qui a été, c'est un peu toujours livrer la mort. Ce qui a été n'est plus…

Te détournes-tu volontairement de toute image du passé, écartes-tu tes souvenirs, est-ce quelque chose sur lequel tu n'aimes pas revenir ?

- Non, le passé se perpétue, mais l'image du passé est morte. Mais moi aussi je suis le passé en étant le présent. Pourtant, je suis vivant ! Il suffit de penser à ce qui se passe depuis les premiers chrétiens : nous sommes six milliards d'individus, mais enfin depuis l'an zéro, combien sommes-nous réellement ? 100 personnes, 200, 300 ? Nous sommes 100 personnes qui te parlent là, en ce moment. Depuis Jésus-Christ, voilà le boulot que nous avons effectué, c'est moi. Ce n'est pas terrible comme résultat, finalement, à peine trois classes de terminale (rires)…

L'argent et la possession de biens ne semblent pas t'intéresser, tu n'es pas matérialiste, préfères-tu sauver ta personne en tant qu'entité plutôt que tes biens ?

- Détrompes-toi, je suis encore un peu attaché aux choses matérielles, parce que j'ai encore peur. Bien sûr, j'aimerais bien ne plus avoir peur du tout, mais j'ai quand même ce lourd fardeau qui pèse sur moi, comme tout-un-chacun. Toujours les mêmes questions : qu'est-ce que je vais faire si ?, etc. C'est la peur de ne pas se suffire à soi-même. Quand je dis cela, ce n'est pas égoïste, le problème est identique au contact des autres. En plus, quand tu as des enfants, ce n'est pas évident, surtout que mes parents, qui ont connu la guerre, m'ont inculqué des idées qui foutent encore plus la trouille. Je pense néanmoins que si je fais encore attention à tout ceci, cela ne m'handicapera pas trop pour bouger si l'envie m'en prend. N'empêche que je n'en suis pas sûr, je ne suis finalement pas aussi détaché que je le voudrais ou certains exemples que j'ai rencontré. J'ai connu des gens extrêmement libres et détachés, et à toutes les périodes de ma vie, curieusement. Personnellement, je ne sais pas si je serais prêt à tout lâcher sur un coup de tête, j'ai mes petites habitudes, comme tout le monde. Je n'aime pas gaspiller l'argent non plus. De toute façon, il faudrait vraiment que je sois mis à l'épreuve pour pouvoir me positionner avec justesse vis-à-vis des problèmes matériels, puisque l'argent arrive quand même régulièrement, ce qui fait que j'ai encore plus de facilités à m'en détacher.

Crois-tu que tu serais différent aujourd'hui si tu avais été réellement dans le besoin à un moment de ta vie ?

- J'ai déjà été dans le besoin mais, curieusement, j'étais assez fort pour ne pas ressentir un quelconque manque. Quand on n'avait pas d'argent, on était aussi très riche de quelque chose qui était en devenir. Les périodes les plus dures, c'était avant Téléphone ou le tout début du groupe. Mais nous étions aussi aidés par des gens qui n'avaient pas nécessairement de l'argent, mais un appartement qu'ils partageaient avec nous… De toute manière, la vraie richesse, c'est l'intelligence. Quelques fois, c'est lié à la classe sociale et ça, c'est horrible et, évidemment, cela pose problème. Mais quand tu vois des gens comme Coluche ou d'autres qui ont traversé la société en diagonale, ces gens que tu rencontres tous les jours, cela n'a rien à voir. Certains, proches de moi, vivent pauvres, sans rien avoir ou presque. Cela ne les angoisse pas, je veux dire qu'ils ont des problèmes mais que cela n'altère pas leur personnalité. Je pense donc qu'il existe des pauvretés bien plus grandes que la pauvreté matérielle.

Tu dis que la peur est une compagne permanente, mais s'il y a quelque chose qui ne te fait pas peur, c'est bien la solitude. Tu ne lui tournes pas le dos, au contraire, c'est une donnée qui paraît importante voire primordiale pour toi, non ?

- Oui, mais cela n'est pas si évident que cela à assumer. Je n'ai pas peur de me retrouver face à moi-même, encore que quand je dis cela, il faudrait que je me retrouve un peu, pour pouvoir le vérifier (rires) ! L'isolement forcé est une grande qualité d'âme, je veux dire pouvoir y résister. C'est pareil, je ne sais pas si je peux affronter tous les retranchements. On verra bien si j'ai peur de la mort, à condition d'avoir le temps d'en avoir peur, bien évidemment. Je ne pourrais certainement pas en faire un témoignage, mais ce sera sûrement ça l'ultime examen… De toute façon, ne pas reconnaître que l'on est seul, quelque part c'est une lâcheté. Ce n'est pas juste de dire d'une personne qu'elle t'apporte un grand équilibre personnel, pas tellement gentil non plus. Et puis, si tu aimes quelqu'un pour quelque chose d'acquis, tu te trompes. En plus, si tu es sincère, si tu aimes quelqu'un pour sa beauté ou pour son intelligence, dès que tu trouves plus beau ou plus intelligent, tu dois changer (rires)… Encore une fois, il vaut mieux aimer quelqu'un pour son devenir.

"En devenir" est une expression que tu emploies souvent, correspond-t-elle tant que cela à ton idée de la juste valeur des choses ?

- Oui, parce que le reste n'est qu'idées préconçues. Quand j'arrive quelque part avec une idée préconçue de ce que je vais voir, je vais me focaliser sur cette idée et ne rien voir d'autre, quelles que soient les images qui défilent devant moi. Pas facile de savoir où l'on met les pieds si, quand on regarde autour de soi, on ne voit que soi-même et les idées toutes faites que l'on assimile à tout et à rien. C'est très difficile d'être comme cela, aussi ne vais-je pas te dire que sur scène, je ne vais pas débarquer avec un ordre de chansons préétabli, etc. N'empêche que j'aime bien cette idée-là. C'est ça qui me fait progresser. J'aime bien aussi la solitude, pour en revenir à ce que je disais tout-à-l'heure, j'aime bien m'isoler et comme je le dis dans la chanson, c'est un grand vide aussi. Ce qui fait que, quelques fois, j'ai envie d'être Robinson Crusoë, comme tout le monde à un moment ou un autre, mais personne n'est sûr de pouvoir le supporter. En fait, nous sommes tous déjà un peu Robinson Crusoë, même si certains disent ne jamais avoir envie d'être seuls.

Il faut savoir le supporter, j'aime bien l'idée de dire : "vous pouvez me mettre en prison, cela ne changera rien, je serai toujours aussi libre, parce que je sais ce que c'est. Vous pouvez aussi me tuer si vous le désirez, cela ne changera pas plus les choses.". J'aimerais bien pouvoir dire cela, j'espère pouvoir le dire un jour. Pour moi, les grands de ce monde et de tous les mondes d'ailleurs, ce sont ceux qui peuvent faire ce pas en avant vers l'ultime solitude. J'ai connu des gens comme cela. Même quand j'étais tout môme, j'avais un pote (qui a disparu depuis) qui était à fond là-dedans malgré son jeune âge. Je l'ai souvent vu mis à l'épreuve mais il ne changeait pas, c'était l'épreuve qui changeait. C'était incroyable, on l'a mis à l'armée, il avait les cheveux très longs, mais quand il est sorti de chez le coiffeur, rasé de très près, c'était le régiment qui avait changé…

C'est de ça dont je parle souvent, cela rejoint ce que j'ai vécu en Yougoslavie. Quelqu'un qui rentre en disant "je ne suis rien", alors qu'en fait il est tout, une fois qu'il sort ce sont les choses qui ont changé, lui reste identique. Ça, c'est la grande force, surtout quand on doit plier à tout, sans jamais s'arc-bouter, sans jamais refuser l'affrontement sous prétexte que tout est dans l'argent, dans la longueur des cheveux. L'image n'est pas importante, vous pouvez changer d'image à volonté sans changer réellement si votre noyau est très concentré, car c'est ce noyau qui vous change. Et pourtant, pour les autres, il est très dur à définir, puisqu'il est impalpable. Prenez-lui tout, il lui restera encore quelque chose. Effectivement, c'est quelque chose de peu courant mais, heureusement, il existe des gens comme Mandela, de grands martyrs que tu peux démunir de tout sans altérer l'essentiel de ce qu'ils représentent et sont. D'autant plus que la marque laissée est indélébile. C'est quelque chose de fantastique et dans ma vie quotidienne il m'arrive encore de voir des gens comme cela. Je ne pense d'ailleurs pas qu'il s'agisse d'une espèce en voie de disparition, la preuve en étant que je suis là à parler de tout ceci et que cela va sûrement susciter des vocations. Tant que les idées circulent, tant qu'il y a des êtres pour poser des questions et d'autres pour tenter d'y réponde, tout est possible.

Ne penses-tu pas qu'il soit plus difficile aujourd'hui d'adopter un tel positionnement ?

 - Non, cette idée n'est pas d'aujourd'hui et je crois qu'elle est éternelle.

Ne crois-tu pas que le plus grand problème de notre société à l'heure actuelle et pour notre futur, c'est que les jeunes sont déjà des consommateurs chevronnés ?

- Je ne vois pas les choses changer si radicalement. Quoiqu'il en soit, dans la boue, le cristal est encore plus brillant et transparent. C'est plus difficile qu'à une certaine époque, probablement, mais je ne pense pas que cela soit plus difficile qu'au Moyen-Age, au moment de l'inquisition. Au contraire, je pense qu'il y a de plus en plus d'idées de par le monde qui se détachent du monde de l'information et que là-dedans, il peut s'en communiquer aussi de très belles. Non, je pense plutôt que c'est dans l'autre sens que le train est en marche. Le signe que je verrais, c'est que d'abord ce qui était sûr est en train de vaciller. Et quand les choses vacillent, on se retrouve avec un sentiment de fragilité, sentiment qui est plutôt bon pour admettre de nouvelles choses. Et puis, l'autre signe serait peut-être que la science, qui a toujours été le garde-fou, rentre dans la poésie et la philosophie parce qu'elle y est obligé. En fait, elle le fait depuis le début du siècle, mais enfin cela descend dans les rues. Ce qui nous a pollué, ce qui n'était cependant qu'une étape, c'était les pensées de Galilée ou de Newton, l'esprit physique, les moteurs, pénétrer en force, les boulets de canon, la poudre ! Même si on en est à l'ère atomique, ce n'est plus tellement ce qui est au goût du jour dans le domaine scientifique. je pense que la physique est en train de douter d'elle-même, de dire que le monde n'est pas observable sans se considérer comme observateur. On fait partie du monde. L'écologie elle-même va être obligé de dire qu'il n'y a pas la nature d'un côté, et l'homme de l'autre. L'homme est la nature.

On dirait d'ailleurs que les gens croient, parce qu'ils donnent un coup de bite, qu'ils savent faire un enfant (rires)… C'est dingue ! Évidemment que tout le monde sait comment il faut faire, mais personne ne sait réellement comment c'est fait. Nous faisons donc partie de la nature et je pense que nous ne sommes vraiment qu'une fenêtre de quelque chose qui nous dépasse. Je sais bien que la science arrive dans ces choses-là, dans la poésie, dans la musique, il faut seulement que les gens dans la rue remarquent ce retournement de situation.

Déjà, nous sommes loin des années 60, de la confiance qu'il y avait à cette époque dans le modernisme. Maintenant, on se rend compte qu'il n'y a aucun système capable de proposer quelque chose de fiable. Avant, il y avait les communistes et leurs grands discours : "vous verrez, nous allons mieux nous en sortir que les capitalistes.", alors qu'aujourd'hui ne persiste qu'un seul système. Et plus qu'un système, cela équivaut à plus de système du tout (rires)… Évidemment, il y a beaucoup de gens à la rue, qui crèvent de faim, mais il y a pas mal de choses à réinventer et je crois que c'est néanmoins une forme d'espoir. Par contre, je ne suis pas sûr que la misère va diminuer, cela ne m'étonnerait pas, au contraire, que l'on passe par des périodes encore plus difficiles que ce que nous connaissons actuellement. Moi, je le vois venir le cataclysme. Comment puis-je être optimiste, dans ces conditions ? Je ne sais pas, peut-être que cela ne sera qu'une étape, même si je dois y laisser la vie ou celle de mon enfant. J'ai quand même l'impression que l'on va évoluer vers quelque chose d'intéressant. Quoiqu'il en soit, ce que nous faisons ne sera pas effacé. Et puis, de toute façon, que faisons-nous ? Rien, nous montons sur les générations précédentes et nous avançons dans ce qui nous semble être le noir, alors qu'en même temps, nous cherchons le plus clair. Je vois les choses comme cela , c'est-à-dire que je ne les vois pas réellement, je les perçois simplement.

Oui, mais ne crois-tu pas que le conditionnement et la manipulation sont davantage de rigueur actuellement qu'auparavant ?

- C'est peut-être pour cela que je te parle comme cela (rires)… Déjà, je n'ai pas trop l'impression que les gens de mon époque pensent comme moi. De toute façon, si les gens sont conditionnés, c'est avant tout parce qu'ils offrent matière à un conditionnement. C'est de leur faute, il n'y a rien de ce qui se passe que l'on n'accepte pas.

Crois-tu que l'on puisse réellement avoir la liberté que l'on se donne ?

- Absolument. On peut avoir des choses qui nous éclairent, quelque soit notre niveau de vie et notre milieu social. Peut-être aussi faut-il passer par ce conditionnement pour aller vers autre chose!

Intégrer le système pour le briser de l'intérieur ?

- Oui et puis il n'y aurait pas eu Hitler sans des gens pour l'accepter, parce que des Hitler, il y en a tous les jours dans la rue. Il suffit de laisser la place, de s'écarter, de regarder et je pense que les choses n'existent que par la place qu'on leur laisse. C'est même scientifique, il s'agît de la théorie des champs : avant la matière existe la place dans le vide pour cette matière. Ensuite vient l'organisation au sein du trou pour qu'elle fleurisse… Déjà, que l'on soit ici en train de parler m'indique que tu comprends ce que je dis, que les choses changent, il est déjà vieux ce conditionnement dont nous parlons. Peut-être qu'effectivement nous sommes tous des robots, un peu comme dans "1984" de Georges Orwell, mais 1984 est déjà passé. Je crois qu'en fait nous allons vers quelque chose de beaucoup plus étonnant que cela. Le futur n'est jamais une projection linéaire du passé. Je crois que c'est bourré de surprises. Quand tu regardes ce que les gens écrivaient du futur, ils disaient que l'on serait tous sur des tapis roulants dans des tubes en Plexiglas. Il y a des escaliers roulants et des tubes, mais à Roissy. Chez untel ou untel, il y a plutôt une commode Louis XVI héritée de sa grand-mère (rires)…

Ce n'est pas aussi simple que cela, mais je crois que le présent, c'est tout de suite, c'est cet entretien, voilà. Et quoiqu'on dise d'autre, ce n'est jamais qu'une projection, ce qui est déjà pas mal fort ! Libre à chacun d'être Gandhi demain s'il le désire ! Je suis sûr que si tu y consacres autant que tu peux ton énergie, tu es en mesure d'arrêter la guerre en Yougoslavie. J'en suis persuadé. Peut-être que cela n'arrange pas les gens qui nous gouvernent, mais qu'ont-ils de différents de nous, ces gens-là ? Une envie de pouvoir, mais c'est uniquement cela qui les différencie. Plus je cours le monde et plus je m'aperçois que nous sommes partout dans le même merdier, il n'y a pas un mec qui nous gouverne qui peut prévoir à plus de quatre ans ce qui va se passer. Ils ne savent rien, personne ne sait rien. Il n'y a que quelques grands sages qui ont su, peut-être, à des moments et qui ont largué de belles phrases !

Personne ne sait rien et tout le monde sait au plus profond de lui-même s'il veut bien voir quelle est la limite de ses possibilités qui, en fait, sont illimitées. Mais personne n'ose le voir en face, même pas moi. À un moment, pour la Yougoslavie, j'ai eu envie de me lancer, mais je n'ai pas réussi à jeter mon truc de chanteur, de musicien. J'aime trop ça et je me dis que ce n'est pas là que je suis appelé. Je sais qu'il est possible d'organiser une marche pacifiste, je sais que tu peux investir pacifiquement ce pays, cela a déjà été fait en d'autres cas. Ce serait peut-être le seul moyen d'arrêter tout ce gâchis. Seulement personne ne veut prendre cette place-là, personne ne se sent appelé vers cette place-là et donc cette guerre a lieu parce que nous le voulons bien.

Par égoïsme ?

- Oui, mais aussi parce que ce n'est pas une décision facile à prendre. Il faut que l'on ait beaucoup plus de pression pour en ressentir l'urgence, pour le ressentir profondément. Tant qu'il y a une barrière, si petite soit-elle, tu vas le faire, mais tu ne seras pas écouté. Seulement, à partir du moment où tu es complètement investi de cette chose-là, tout est plus clair. Je ne sais pas, je suis musicien avant tout, et en plus j'ai cet exemple de Bob Geldof des Boomtown Rats, ce qui lui est arrivé après, et comment cela te marque. Ce qui fait que je me dégonfle, vu que j'ai l'idée mais que je ne peux pas me lancer, je n'arrive pas à me sacrifier. Je me suis quand même renseigné là-bas, mais enfin, comment pourrais-je envoyer des gens se faire tuer sans y aller moi-même ? Bon, je ne suis pas capable de le faire, alors je ne le fais pas ; voilà, c'est tout ! Tant pis. Quelque part, cela veut dire que j'accepte ce qui se passe là-bas, puisque je sais comment procéder pour arrêter l'hémorragie et que je ne fais rien.

Quelle est la meilleure description de Jean-Louis Aubert : un naïf réfléchi, un vagabond de l'esprit comme tu l'as déjà dit ?

- Je ne sais pas comment répondre sans envoyer une image. En général, ces définitions que je donne dans les interviews, c'est pour équilibrer quelque chose dont on m'affuble. On me dit que je suis naïf, par exemple, alors je compense en ajoutant que je serai le pont entre la naïveté et la réflexion, etc. En fait, voilà ce que je suis ou plutôt ce qu'il faudrait que je sois. Il y a effectivement une grande différence entre ce qu'il faudrait que je sois et ce que je ne suis pas encore. Je ne suis d'ailleurs pas sûr d'y arriver en une seule vie. Je suis un pont, définitivement !

Tu aimes t'exprimer avec des images évoquant l'équilibre : "un coup tu gagnes, un coup tu perds", ce genre de phrases. Crois-tu que la vie soit réellement ainsi faite ou s'agit-il pour toi de toujours prendre en compte la thèse et l'antithèse pour mieux profiter de l'une et/ou mieux contrer l'autre ?

- Un pont, ce n'est pas forcément un équilibre mais, de toute façon, c'est ce que je suis et il faut que je fasse avec. Dans les deux définitions qui ont servi d'exemples tout à l'heure, il y avait cette notion de pont. Ce pont existe aussi entre quelque chose de non révélé et quelque chose de révélé. Entre quelque chose de non matérialisé et quelque chose que nous, nous appelons matérialisé. Voilà, c'est ça. Mais en fait, je ne suis pas le seul, nous sommes plein de ponts. Nous sommes des fenêtres aussi. J'avais écrit un bon texte sur le pont, mais je ne l'ai jamais utilisé… C'est également lié à la conscience humaine, ça peut aller très loin, mais enfin nous sommes toutes sortes de ponts, dont un entre notre solitude et notre envie d'être aimé et d'aimer en même temps. Ce pont existe aussi entre le créé et le créatif, entre l'immatériel et le matériel et ça, curieusement, c'est un peu la place de l'homme. Évidemment, on dirait que nous sommes capables de nous regarder nous-mêmes, nous sommes donc le lien entre ce qui est apparent et ce qui est derrière, qui est plus subtil. Ça, c'est un peu moi, c'est pour cela que notre rôle est complexe. Nous avons le pouvoir de regarder, d'essayer d'expliquer l'organisation des choses et en même temps, on voit une certaine matérialité, donc nous sommes un miroir. L'animal, justement, ne se pose pas cette question-là. Nous sommes un pont entre le spirituel et le matériel, qu'on le veuille ou non. C'est cela le grand destin de l'être humain. J'ai du mal à le percevoir encore, et puis cela fait longtemps que des gens disent ça, mais vraiment, ce n'est pas si simple…

C'est pour cela que l'on fait de la musique, c'est à cela que servent les artistes, c'est parce qu'il faut absolument donner une image matérielle du spirituel. Quelque part, il existe une image de cet univers des idées, de cet impalpable. Et puis après, tout le monde est en extase. Quand Van Gogh voyait un champ de blé, on le prenait pour un fou et, après cela, les gens achètent ses toiles pour des millions de dollars ; c'est incroyable ! Que montrait-il ? Simplement qu'il était une fenêtre et qu'il pouvait ouvrir cette fenêtre.

C'est pareil pour la musique classique, pour n'importe quelle musique, il y a une architecture dans l'air, dans le temps, qui n'est pas le temps. C'est alors l'homme qui touche à l'immatériel, c'est aussi pourquoi c'est si beau, la musique ! En plus, une mélodie, justement, c'est du passé, de l'avenir et, en même temps, tu as une sensation dans le présent. C'est donc quelque chose qui condense le temps et qui montre que tout est lié, que la beauté vient du fait que c'est lié et ça, c'est une manière de rejoindre l'éternité. La musique, en plus, fait mouvoir cette beauté dans l'air. Elle n'est pas comme l'image parce qu'elle accapare moins et parce qu'en plus elle peut attraper les gens sans qu'ils y pensent vraiment ou sans qu'ils s'y préparent ; alors que prendre un livre, par exemple, c'est s'y préparer. Par contre, la télévision focalise complètement. C'est pour ça qu'il y a beaucoup de gens qui ont cette chose, en fait. Ils regardent la télé pour pouvoir penser à autre chose (rires).

Tu sembles avoir toujours besoin d'être rassuré, ton plus grand défaut est-il de ne pas reconnaître tes qualités ?

- (long silence) Non, mais par contre, j'ai une grande paix… Enfin, je ne sais pas, c'est peut-être mon esprit qui est conçu un peu comme cela. J'ai une chance infinie, c'est de ne pratiquement jamais considérer les choses comme acquises. Souvent j'arrive, aussi bien dans la musique que dans n'importe quoi, comme si je n'avais rien fait avant. Je le dis sincèrement, c'est même peut-être un problème de mémoire (rires)… Cela me surprend toujours, parce que les gens me voient avec un passé, alors que moi j'ai la chance de l'occulter et ce, depuis longtemps. Par ailleurs, c'est très instructif. En réalité, ce n'est ni un défaut, ni une qualité, mais cela a un grand rapport avec ce que je dis toujours, à savoir que je préfère les choses en devenir plutôt que les statues.

En fait, tu aimes apporter d'autres interrogations à des questions déjà existantes plutôt que de chercher les réponses à ces questions, non ?

- C'est tout à fait comme cela que je fonctionne, mais c'est parce que je ne peux pas donner de réponses à la place de ceux qui me posent des questions (rires) !

Quelle est la question que tu ne poseras qu'au dernier moment ?

- La connais-tu (re-rires) ?

Sur H , comme sur Bleu, Blanc, Vert d'ailleurs, on retrouve une tonne d'invités, est-ce que ce n'est pas aussi pour toi une façon de limiter et/ou de partager la pression ?

- Oui, mais néanmoins j'en garde pas mal pour moi. En fait, cette manière de travailler, c'est surtout une façon de profiter des qualités de ma ville et de ma vie. C'est le reflet de ce que je suis, c'est encore le rat des villes qui se retrouve à la surface. Je connais des personnes qui ont des qualités, je connais des endroits, je profite à fond de mon élément. En plus, le fait de produire moi-même me permet de le faire en parfait accord avec ce que je ressens, tout en travaillant avec qui bon me semble. Un américain à Paris ne pourrait jamais travailler ainsi et tirer profit de tout comme je le fais. Il le ferait comme un touriste, mais comme je tiens les rênes, je joue vraiment aux endroits où je sens que la musique va s'enrichir, j'ai des copains qui viennent me rendre visite… Cependant, tout reste très concentré autour de moi, mais cela peut aussi retirer un peu de pression, effectivement. Je n'hésite quand même pas à faire les choses par moi-même quand c'est à ma portée. D'autant plus que je sais que c'est très dur d'obtenir la simplicité de quelqu'un qui connaît bien son instrument.

H débute par "Le Bateau Sous La Terre" que l'on peut interpréter comme une invitation à ce qui suit, un morceau très rythmé, très entraînant et se finit par "Solitude", acoustique et intimiste. Y-a-t-il une raison particulière qui explique l'ordre des chansons et le fait que "Le Bateau Sous La Terre" résonne une dernière fois après "Solitude" avec cette répétition : "Savoir se satisfaire." ?

- Il y a plusieurs sens. En fait, le bateau t'emmène tout au long de l'album, de nombreux voyageurs montent à bord, mais comme n'importe quel voyage, cela retourne à soi-même et au bout du compte, tu ne peux pas attendre des autres une satisfaction que tu ne peux pas te donner à toi-même. Le bateau sous la terre, c'est ne pas se satisfaire de l'air que l'on te donne, ce sont les conditions pour rentrer à l'intérieur. En fait, la condition sine qua non, comme je le dis dans la chanson, c'est savoir SE satisfaire, être satisfait de soi-même. D'une certaine manière, c'est ne pas toujours rejeter les fautes sur les autres. C'est là où la boucle est bouclée. Ne pas demander à l'extérieur ce que l'on n'a pas à l'intérieur.

J'ai l'impression que ton inspiration marche par aller-retours interposés : des aller-retours entre l'adolescence et l'âge adulte, entre l'intérieur et l'extérieur, entre toi et l'humanité entière ; qu'en penses-tu ?

- J'ai l'impression que beaucoup fonctionnent comme cela. La perception fonctionne également ainsi. Ceux qui ne réagissent pas de cette manière, c'est parce qu'ils ne s'observent pas eux-mêmes. Remarque, pour un pont, quoi de plus logique que de marcher par aller-retours (rires) ! Autant avoir connaissance des deux rives. Pour chaque aller-retour, moins celui-ci se déploie dans le temps, moins le temps existe. Mais l'existence du monde n'est elle-même qu'un aller-retour ? Ce ne sont pas que nos yeux qui y vont, il faut aussi que cela nous revienne. Et quand cela nous revient, cela a quand même rapport avec notre monde, enfin avec le monde de chacun d'entre nous. Cela peut être quelque chose qui va te faire peur, quelque chose que tu vas aimer. Qu'aimons-nous dans la vie ? Ce qui nous ressemble, souvent. Et donc ce à quoi on aimerait ressembler, c'est souvent à une image de soi, une image que l'on s'est forgée. Mais pourquoi ne sommes-nous pas le parfait reflet de cette image ? Mystère et boule de gomme, c'est curieux. À la limite, que le pont soit le plus court possible serait l'idéal, cela ferait gagner un temps fou, parce qu'il y a toujours ce passage d'une rive à l'autre qui est long. Et quand on perd du temps, on perd le temps. Un jour, on saura que tout cela n'existe pas vraiment, que c'est nous qui l'avons inventé, que c'est nous qui avons ce besoin de repères. Nous nous trouverons alors d'autres repères. Il y en a pas mal que nous avons inventé pour nous aider mais qui finalement nous empêtrent, parce qu'arrivé à un certain point, le repère prend plus de place et d'importance que la réalité.

Cela me fait penser à la musique contemporaine, à ces types qui ont tellement affiné l'écriture de la musique, que le son les intéressait de moins en moins et que seule une écriture encore plus complexe arrivait à les passionner. À la fin, ils en arrivaient à écrire des oeuvres qui n'étaient même pas faites pour être jouées. C'est si étrange quand le vecteur devient plus important que ce qui est transporté. À quoi peut bien servir l'écriture, si elle ne sert pas à communiquer, s'il n'y a pas quelque chose d'autre derrière ? Ce n'est qu'un code et il n'a de valeur que si nous pouvons le décoder. Cela rejoint le problème du conditionnement évoqué tout à l'heure.

Tu sembles aimer tout prendre à l'envers : pour parler de choses simples, tu te caches derrière des jeux de mots plus ou moins complexes alors que pour faire partager des sentiments plus personnels et donc plus difficiles d'accès, tu optes pour une simplicité maximale ; comment expliques-tu cela ?

- Je ne sais pas, je n'ai pas envie d'exprimer quelque chose de très personnel même si la source de ce que j'écris est effectivement très personnelle. Peut-être que, de toute façon, je suis aussi ambigu dans tout ce que j'entreprends. Les chansons, en tous cas, sont faites pour aller comme des vêtements, les idées aussi. Elles sont faites pour s'adapter aux autres. Ceci dit, quand cela me touche de trop près, quand cela me brûle, j'aime bien mettre une petite distance, noyer le poisson, quoi. Le poisson est dur à noyer mais, après tout, il suffit de mettre de l'eau autour… Les chansons des autres que j'aime, ce sont celles qui viennent d'eux et qui se dirigent vers moi. Dans un poème, j'aime bien aussi qu'il soit comme un habit qui me procure une sensation. Et dix ans après, même si mes idées ont changé et même si j'ai évolué, je lis tout à fait autre chose dans le même poème mais il me procure une sensation identique, comme un bon compagnon, comme un ami qui continue de m'accompagner. Une chanson que tu aimes doit toujours t'accompagner, elle ne doit pas mourir si son sens change. Or, si l'auditeur change, logiquement le sens de la chanson doit aussi changer, c'est pourquoi elle doit survivre à cet état de fait. Les plus réussies sont donc de tendres compagnons, pour moi et pour autrui. Par ailleurs, les chansons qui me vont toujours sont celles que je considère comme étant les plus réussies, parce que malgré les changements que j'ai subi, elles me vont toujours. Le sens que j'ai mis dedans est toujours vivace. Quand je compose, c'est avant tout pour moi, mais je pense que c'est par la même occasion une manière d'être honnête avec les autres.

En gros, tu écris pour toi pour pouvoir partager avec les autres, c'est curieux comme idée.

- Oui, mais quand on y réfléchit bien, c'est tout à fait logique. Je suis content si je peux faire partager quelque chose que moi j'aime. Si je pensais aux autres au moment d'écrire, je ne pourrais pas être honnête. C'est assez curieux, effectivement… De toute façon, tu as souvent ce paradoxe. La vie elle-même n'est-elle pas construite autour de tels paradoxes ? La grande qualité, ce serait de pouvoir embrasser les grands paradoxes de la vie, c'est-à-dire de pouvoir rassembler des choses, des grandes découvertes qui n'ont jamais été liées auparavant, par exemple. Quand je compose une chanson, si je pense vraiment très fort à moi, je suis en fait très généreux envers les autres. Si je ne pense qu'aux autres, je ne pense qu'à moi, parce qu'en définitive si tu fais une chanson pour ceux qui vont l'écouter, c'est très égoïste. Certains disent que c'est de la musique commerciale, d'autres pensent qu'elle est sans âme, etc. Mais bon, j'ai déjà porté tous ces qualificatifs aussi (rires). Finalement, pour résumer, je crois bien que je m'en fous !

Et si, par hasard, il t'arrive de penser aux autres, tu te rends alors compte que tu es seul et tu écris un morceau comme "Solitude", c'est cela ?

- Non, je pense à moi et je suis sûr qu'en écrivant cette chanson, je donne un aspect nouveau à quelque chose qui a déjà été fait à maintes reprises. Je ne sais pas combien il y a eu de chansons sur la solitude, mais certainement un sacré paquet, je ne suis assurément pas le premier à en parler (rires). Je donne simplement une nouvelle manière d'en parler, qui est la mienne et à travers cela, je montre aux gens qu'ils ne sont pas seuls.

Oui, mais quelque part, ne crois-tu pas qu'à l'écoute d'un morceau comme "Solitude", on ne puisse en partager toutes les émotions contenues que si l'on ressent ce qui y est exprimé ?

- L'auditeur peut aussi ressentir que c'est possible d'en parler. Il peut aussi partager cela sans s'y reconnaître tout à fait. Entendre quelqu'un parler de la solitude peut déjà faire que l'on ait envie de comprendre et d'essayer de partager ce qui est dit. Ce n'est pas parce que quelqu'un va te dire qu'il est seul, que tu vas répondre au même moment : "Ah oui, moi aussi". Et pourtant, tu pourras intercepter et enregistrer le message qu'il veut faire passer. Quand je suis seul, cela ne me rend ni spécialement gai, ni spécialement triste. C'est davantage une manière d'être seul ou plutôt une manière de le reconnaître. De le reconnaître comme le noyau primordial aussi : seul quand tu nais, seul quand tu meurs. Ce n'est pas obligé d'être compris exactement dans les mêmes termes, cela ne me dérange pas si quelqu'un entend la chanson et se dit : "Oh, c'est vrai que je suis tout seul !" (rires). Bon, ce n'est pas vraiment ce que j'ai mis dedans, mais pourquoi pas ? Une autre personne l'entreverra autrement, se disant qu'elle l'aime bien, parce qu'il n'y a rien de pire que la solitude. À priori, ce n'est encore une fois pas du tout ce qui y est écrit, mais si grâce à cela, la chanson devient l'amie de celui qui l'écoute, celui-ci finira par s'apercevoir que dans cette chanson il y a autant le fait qu'il n'y a rien de pire que la solitude, que le fait qu'il n'y a rien de mieux et puis aussi et surtout qu'il n'y a rien d'autre. Une fois reconnu qu'il n'y a rien d'autre, cette solitude n'existe pas. C'est vraiment quand tu reconnais qu'il y a cela, fondamentalement, que tu ne fais plus chier les autres avec et qu'à la limite tu es plus prêt à communiquer. Il y a tellement de gens qui viennent t'ennuyer avec cela, parce qu'ils n'arrivent pas à l'admettre. C'est un peu individualiste, mais comment être individualiste sans admettre ceci ? Et comment peut-on partager avec les autres dans ce cas ? D'un autre côté, c'est aussi quelque chose de beaucoup plus amoureux, c'est cette voix qui parle depuis que je suis tout petit et qui peut vraiment avoir rapport avec la conscience, quelque chose de fort en soi.

Et puis, enfin, il y a le fait que quand tu décides de faire une démarche intérieure, il y a ce petit quelque chose de solitaire qui n'est pas simple à partager tout le temps. Je crois que c'est fondamental de le reconnaître. Il y a tout contenu dans cette chanson, parce qu'il y a aussi l'isolement. J'aime bien être seul par moment, c'est dans ces moments que je travaille bien, il y a ce retour sur moi-même qui est important. Tout y est et par conséquent ce morceau marche pour tous. Souvent, si les choses sont un peu noyées, c'est aussi pour que chacun puisse rentrer dedans. Si j'ai écris sur la solitude, c'est justement parce que mon sentiment est réellement ambigu.

Un peu comme un exorcisme ?

- Oui, parce que le mot "solitude" ne voulait pas sortir. J'avais un peu de honte à chanter cette chanson au début, parce qu'elle me touche de près. Voilà ce qui se passe, en fait, elle me touche réellement de très près. C'est une partie de toi-même que tu sors et que tu ne peux pas sortir autrement qu'en chansons. Quand j'avais écris "Le Silence Dans La Tête", c'était déjà en rapport avec cela. Et puis il y avait ce morceau sur le premier album de Téléphone, "Telephomme" : "Je suis tout seul chez moi", etc. Goldman a fait "Je Marche Seul", chacun a écrit une chanson sur la solitude, mais ce que j'aimais bien dans celle-là, c'était son ambiguïté. D'ailleurs, Richard me disait que c'était bien qu'il y ait ce passage où je dis "faut pas que tu deviennes une habitude". Lui, cela lui faisait peur. Je n'avais d'ailleurs certainement pas mis cette phrase au début, le premier jet partait directement vers la profonde solitude. C'était cela qui me dérangeait, le fait de me demander si j'avais le droit de dire ceci alors que tant de gens sont si seuls ou se sentent seuls.

C'est une histoire d'amour, en fait, et je me suis rendu compte que je n'étais pas le seul à ressentir cette ambiguïté. Le fait d'aller vers la solitude tout en ayant, en même temps, peur de se retrouver tout seul. Y aller, donc, pour retourner vers les autres. Il y a néanmoins cette grande peur, la peur du vide. Que reste-t-il quand je retire tout ? La peur du dénuement. Retomber sur ses pattes, alors que c'est de plus en plus une spirale.

La peur de la mort ?

- La peur de ne pas l'aborder dans le plus parfait dénuement, d'avoir quelque chose à regretter. Dans ce retour à la solitude, il y a ce fait que tu peux toucher, à savoir que la mort n'est peut-être pas la fin du monde. Je ne crois pas du tout à la résurrection, c'est la vie qui est comme cela. Tout ce qui commence a une fin. Seulement certaines choses ne commencent pas. Je pense que la vie ne commence pas et ne finit pas. Je pense que quand on a compris que nous ne sommes pas l'image que nous nous faisons de nous-mêmes et que le monde n'est pas que le reflet du monde, il paraît évident que la mort n'est pas la fin de la vie. C'est la fin de notre corps. Mais bon, je n'ai pas encore tout à fait bien assimilé ces choses-là, ce qui fait que j'ai beaucoup de mal à en parler.

Le fait que je sois là, en train de parler, c'est à cause de la mort d'autres. D'une certaine manière, nous sommes tellement dans le monde physique que nous confondons le contenu et le contenant. Quand les gens parlent de l'âme, des pensées, ils ont quand même tendance à croire qu'elles vont rester ensemble, qu'elles sont similaires au contenant. Alors qu'en fait, si nous étions assez forts pour nous exploser au monde, pour nous disséminer comme du pollen, nous verrions qu'en fait nous continuons à vivre tout le temps. Déjà, avec les graines que j'ai envoyé, je suis beaucoup plus qu'éternel. C'est vrai et c'est pareil pour tout le monde. Le problème, c'est que certains envoient des graines qui ne sont pas terribles (rires). Nous sommes là pour pousser, alors autant bien pousser ! Pour cela, il faut sortir de ce que l'on appelle l'ego. C'est encore dur à délimiter, cela se résume à se dire "je suis cela". En fait, nous ne pouvons repousser aucune loi, nous ne sommes jamais ce que nous croyons être. C'est toujours un aller-retour, une projection vers une image extérieur que l'on réintègre. Après, effectivement, c'est peut-être la peur de la mort qui fait dire tout ça ou se poser ces questions. Je ne sais pas, je ne peux dire que je sois quelqu'un de morbide qui réfléchit beaucoup à la mort.

D'ailleurs, aussi loin que je remonte dans ma vie, ce n'est pas quelque chose auquel j'ai souvent songé. J'ai un regard sur la mort plutôt positif, enfin sur ma mort, pas celle des autres. Mais c'est dur à digérer et tant que cela sera aussi dur, cela ne sera pas complètement approprié. Tout ceci est contenu dans tellement de religions qui ne sont que des coquilles vides. Il n'y a pas de message à redécouvrir, alors peut-être que le monde ne change pas du tout et que certains parmi nous arrivent à cette plage d'idées, régulièrement, pour passer à autre chose ensuite, je n'en sais rien. J'aime bien ce genre d'idées, je pense que c'est cela le sens de la vie, j'espère ne pas trop être loin des choses matérielles, même si je suis sûr que oui. Enfin, dans mon quotidien, je ne le ressens pas. Je crois qu'en fait, malgré tout, les signes sont sous nos yeux. Tout est là, c'est à nous d'attraper ce qui est à notre disposition. C'est cela qui est incroyable !

La musique de demain, les découvertes de l'an 3000. Mais on ne découvre rien, on se contente d'observer. Tout n'est qu'opportunités, la chance est toujours devant nous, il suffit de l'attraper au vol. Si tu as le bon mot au bon moment, tu peux arrêter n'importe quel homme dans la rue et le faire changer. Il n'existe pas de mur autre que les murs humains et rien ne ressemble plus à un homme qu'un autre homme. Tout est malléable, rien n'est solide et sans issu. Il suffit de changer de direction pour éviter les obstacles. Socialement, il y a des gens qui n'ont peut-être pas la chance de pouvoir attraper les lianes qu'il faut. C'est peut-être aussi parce que ceux qui sont passés avant eux n'ont pas donné le bon exemple. De toute façon, je n'ai pas de solution à proposer, chacun doit rentrer dans un état d'esprit adéquat à l'expectative. Pour arriver au même but, chacun a besoin d'un raisonnement légèrement différent. Chacun est une pièce de puzzle à qui il faut inventer une autre moitié. Sinon, cela voudrait dire qu'une chape ou un couvercle irait à tout le monde. Au contraire, ce serait une idée fausse, quelque chose de mort.

Quelque chose à rajouter ?

- Non, je crois que nous avons fait le tour de la question, ou plutôt le tour des questions.

Bon et bien, voilà, c'est fini…

- Tiens, on aurait pu en faire une chanson (rires)…

Propos recueillis par Christophe Goffette

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