
Face aux dinosaures "Cahiers" et "Positif", les petites revues sont légion. Impertinence et polémique sont-elles au rendez-vous ?
L'Angleterre a sa Brit pop, la France sa cinéphilie. Un sport national qui se pratique sur le terrain des salles de cinéma mais aussi dans les tribunes que sont les revues. Lire ou écrire dans une revue de cinéma, c'est comme s'inscrire dans un parti. Enfin, c'était . Aujourd'hui, les guerres de chapelles ne sont plus, et les lecteurs se sont faits plus volatils. L'offre, hier partagée entre les vénérables Cahiers du cinéma et Positif, est devenue très riche : des revues fleurissent un peu partout, à Paris comme en province. Le phénomène, amorcé au début des années 90, s'est amplifié jusqu'à impliquer directement les institutions qui éditent désormais leur propre revue (après la Cinémathèque, c'est au tour du Forum des images) ; en kiosque ou dans les lieux de diffusion alternatifs (librairies spécialisées ou salles de cinéma) on approche la trentaine... Deux tendances semblent s'affirmer : l'une assez récente, plus grand public, qui témoigne souvent d'un désir contrarié de magazine ; l'autre volontiers théorique et universitaire, qui prolonge, développe et parfois rectifie le travail entrepris par les deux dinosaures (Cahiers et Positif).
Autant commencer par celle qui fait en ce moment parler d'elle et qui fâche personnellement Luc Besson : Brazil, publication mensuelle dont le sous-titre, Le cinéma sans concession(s), annonce la couleur. Impertinence, liberté de ton et éclectisme (du cinéma gore à Claude Miller) caractérisent cette sorte de prozine (fanzine fait par des pros) qui ne manque pas de panache. Besson, donc, très mécontent d'un article gentiment assassin ( Besson m'a "tuer" mon cinéma ), a attaqué la revue en réclamant la somme de 50 000 euros de dommages et intérêts ! L'énormité de la requête est telle qu'elle est paradoxalement en train de servir de publicité au journal. Christophe Goffette, le rédacteur en chef, confie qu'il espère bientôt écrire Besson m'a "sauver" mon magazine . Il y a plus grave : la somme demandée fait oublier l'attaque en justice elle-même qui réduit à néant la liberté critique. Que Besson obtienne 1 euro symbolique, et c'est toute la profession , déjà sérieusement menacée, qui devra songer à une reconversion express.
Cette affaire montre combien l'espace critique, libre, indépendant, polémique, s'est rétréci au fil des années. Il suffit de se plonger dans les quotidiens, news et revues d'il y a vingt ans pour voir à quel point, par comparaison avec la virulence d'hier, la critique actuelle ressemble à de la propagande officielle. Brazil (qui vendrait entre 20 000 et 30 000 exemplaires chaque mois), avec ses défauts (jugements parfois hâtifs, manque de ligne claire, etc.), est un des seuls périodiques à entretenir la flamme de la passion en misant sur une écriture simple, directe, subjective. Forte du soutien moral de Terry Gilliam, qui a fait cadeau du titre de son film et s'est autoproclamé surréaliste en chef , cette revue s'inscrit dans la veine naguère creusée par le mythique Starfix, grand défricheur du fantastique, et donne d'abord l'impression de s'amuser. Confirmation du rédacteur en chef : Ce qu'on cherche à faire, c'est un magazine "humain", erreurs et contradictions comprises, qui se lit jusqu'au bout et où chacun s'exprime sans censure. On essaie surtout de garder notre naïveté.
Cette naïveté juvénile doublée d'insolence touche peu les petites revues, qui rêvent plutôt de devenir grandes et adultes, sans toutefois avoir une identité bien définie. A l'exemple de Cinéastes, bimestriel qui défend dans sa nouvelle formule la politique des horreurs (concept qui s'avère, à l'intérieur, un peu flou). Synopsis est à part, peut-être. Un cas rare de réussite économique (une moyenne de 25 000 exemplaires vendus), que ce bimestriel axé sur le scénario et créé il y a cinq ans. On a voulu prendre acte de l'intérêt premier du public pour l'histoire, tant dans le cinéma, que dans les fictions télévisées, explique Laurent Delmas, directeur de la rédaction. La méfiance vis-à-vis du scénario naguère entretenue par la Nouvelle Vague n'est plus d'actualité. Trouver sa place entre la presse people et la presse pointue type Cahiers, tel est le positionnement escompté. Mais depuis septembre, une nouvelle formule est née, le bandeau Magazine du scénario disparaissant au profit de Ciné télé DVD . Tiens, tiens... Il n'y a pas de changement de cap, on ouvre simplement la focale, en créant des rubriques que l'on ne trouve nulle part ailleurs sur l'actualité des DVD.
Le DVD, voilà visiblement le seul salut possible. C'est en tout cas clairement le pari de feu Repérages, ancien concurrent direct de Synopsis, qui s'est arrêté en septembre dernier... avant de renaître de ses cendres. Désormais trimestriel, le magazine s'articule autour d'une monographie de cinéaste ou d'un thème, et propose un DVD rare ou inédit (Le Château, de Michael Haneke, adapté de Kafka, pour le premier numéro). Intéressant, mais plus proche d'un travail d'édition de films ou de livres que d'une revue vivante...
Trafic, Simulacres, Vertigo, Cinergon, Balthazar, La Lettre du cinéma, Cinéma 05, L'Image, le monde... La liste est longue des revues sérieuses qui redonnent à la critique, et plus largement à la pensée sur le cinéma, ses lettres de noblesse. La périodicité espacée (trimestrielle, semestrielle, biannuelle) permet d'échapper aux pièges de l'actu . Les analyses de films sont fouillées, certains pans du cinéma hier négligés sont défrichés (à l'exemple du cinéma expérimental dans le précieux Balthazar), de longs entretiens permettent de vraiment faire connaissance avec un cinéaste. Là, tout a l'air paisible. Presque trop. Chacun assume sa confidentialité extrême, travaille dans son coin en faisant grosso modo la même chose que le passeur d'en face, lui-même ami. C'est ce qui est troublant : l'atomisation de cette frange non pas en chapelles, groupes ou clans, mais plutôt en bulles de pensée polymorphes et perméables, telle signature pouvant se retrouver dans plusieurs revues à la fois.
Parmi toutes ces revues, Simulacres a la bonne idée de partir pour chaque numéro d'un thème emblématique autour duquel s'agrègent des films de prédilection. Chaque thème, fenêtre ouverte sur l'imaginaire, tient du sortilège : Filmer la peur , Circulations , Sommeils , D'îles en îles , Ruines ... Le dernier numéro, Ivresses , réunit ainsi des textes sur La Grande Bouffe, Les Tontons flingueurs ou les films de Tod Browning, et propose par ailleurs deux entretiens passionnants (notamment l'un, sur la critique, avec Thierry Jousse). Jean-Baptiste Thoret, rédacteur en chef, revient sur l'origine de sa revue. Elle est née d'un désir d'aborder toute une cinéphilie qui a été négligée, celle qui court en gros de 1967 à 1980 et qui concerne surtout le cinéma de genre italien et américain. Même si depuis elle a fait son mea culpa, la critique institutionnelle a pris un retard monstrueux sur cette forme dégénérée du classicisme, celle de Carpenter, Romero ou encore Dario Argento. On imaginait que Simulacres allait continuer ainsi à tracer son petit sillon dans l'ombre à chaque saison, mais voilà que la griserie d'un rythme plus trépidant a encore frappé : Simulacres deviendra mensuel en octobre 2004 ! Mais on ne couvrira pas l'actualité, se défend Jean-Baptiste Thoret. On se servira d'elle pour développer une réflexion transversale, proposer des contrechamps, mettre en rapport des images.
Bravant l'inclination générale à vouloir coûte que coûte réagir à chaud, La Lettre du cinéma, elle, défend vaillamment sa position d'exploratrice intermittente. Voilà l'une des revues les plus confidentielles (guère plus de 500 exemplaires vendus) mais aussi des plus galvanisantes du moment. La seule qui réunit des gens désireux de faire du cinéma, la plupart étant déjà scénaristes ou réalisateurs (Serge Bozon, Axelle Ropert, Vincent Dieutre...). Comme naguère les jeunes turcs des Cahiers jaunes, l'équipe rédactionnelle met ses idées en pratique et favorise de nouvelles formes de discours critiques.
Lettres, abécédaires, poèmes, entretiens vraiment fleuves, tous les moyens sont bons pour mieux cerner l'archipel complexe du cinéma actuel. La revue vaut autant comme revue de cinéma que littéraire. Ouverte aux champs des arts plastiques, La Lettre du cinéma sait aussi se démarquer des sirènes de la modernité clinquante, affichée par Lynch, Bonello ou Grandrieux (dixit Axelle Ropert). C'est un laboratoire, étranger aux dogmes, mais ouvert à l'expérimentation. On préférera toujours l'élan de la recherche aux certitudes de la théorie , confesse Christine Martin, rédactrice en chef. Réconcilier plaisir et réflexion, tel pourrait être son credo. Faire en somme de la revue de cinéma un art de vivre.
Jacques Morice
Télérama n° 2806 - 25 octobre 2003